La semaine dernière, rituel de l'AOC Boutenac : la dégustation de contrôle. Procédure pas classique dans l'univers des AOC, elle est censée augmenter le niveau général du cru en permettant aux vignerons de contrôler leur production.
Plantage de décor : la salle de dégustation du château de Boutenac, siège de l'AOC Corbières. Très jolie, parfaitement équipée. La veille, un agent est venu prélever dans la vingtaine de cave du cru les échantillons. Ils sont numérotés. Une majorité de producteurs sont là. Nous allons déguster à l'aveugle et noter (A, B,C ou D) les différentes bouteilles. Les échantillons seront rejugés à l'automne. Ceux qui seront notés C ou D devront être déclassés en Corbières. Ce sont les producteurs qui classent et déclassent, à l'aveugle, leurs propres vins.
Problème : c'est quoi un échantillon A ou B ? C'est quoi un vin qui est susceptible de représenter dignement le cru Boutenac ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que nous n'étions pas tous sur la même longueur d'onde.
Autant de bouteilles, autant d'écoles. Il y a ceux qui ont visiblement fait des rendements importants. Il y a ceux qui font de la macération carbonique. Il y a ceux qui font de la syrah boisée et vanillée.
J'ai parfois eu l'impression que cette tendance là : syrah, macération carbonique, bois et sur-élevage, continue d'avoir la côte parmi les producteurs. C'est vrai que c'est sympa quand on fait goûter son vin à son beau-frère : ça envoie du tanin, du sucré, l'odeur du buffet du salon. Très valorisant. Je ne boude pas ces plaisirs simples : je suis un excellent client pour les shiraz de la Barossa, en Australie, et leur côté too much.
Mais là, on est à Boutenac. Est-ce que cette conception du vin correspond à l'identité locale ? Et ben on n'en sait rien. Parce que comme souvent dans le Languedoc, la définition d'une AOC s'est limitée à des critères techniques abscons. Il y a des cépages et des rendements autorisés. Mais pas d'identité.
Si j'achète un Cahors, je sais que je vais aller vers du Malbec, vers sa profondeur noire. Si j'achète un Pomerol, un Merlot rond comme une bille. Un Chinon, un cabernet-franc floral. Chaque AOC parvient à se définir, à fournir un cadre qui permet au producteur de créer dans la toile, pas à côté du chevalet.
Pour moi, un Boutenac, c'est d'abord un Carignan sur sa terre d'élection. Un Carignan puissant et élégant, minéral et porté par une acidité originale. Bien sur qu'on assemble. Bien sur qu'un peu de syrah et de grenache vont rendre l'affaire plus complexe et plus intéressante. Mais l'essentiel, c'est ce Carignan qui s'épanouit ici comme nulle part ailleurs, ce carignan que les campagnes administratives successives ont voulu arracher et remplacer par des cépages mondialisés. Il en garde une sale réputation d'affreux cépage local et pas noble. Ce carignan qui permet à Boutenac d'avoir son identité, originale, communicative, sa différence et sa force dans un marché du vin où tout finit par se ressembler.
Cette idée là, pour ce que j'ai goûté du millésime 2009, risque bien d'être minoritaire. En achetant un Boutenac, vous trouverez peut-être une syrah chaude et ronde, un grenache brulant ou délicat. Je ne sais pas. Je ne sais pas si je dois m'en occuper ou tracer une route plus solitaire.
Une très vieille vigne de Carignan...
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